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Des ONGs pour la protection du lac Baikal : interview de Baikal Environmental Wave

Baikal Environmental WaveQu'est-ce que Baikal Environmental Wave ?

 

 

Baikal Environmental Wave est une organisation non gouvernementale pour le développement durable dans la région du lac Baïkal. Ses principaux objectifs sont d’éveiller les consciences de ceux qui n’auraient pas connaissance des problèmes environnementaux ou ne sauraient pas comment les résoudre et influencer le gouvernement ; d’éduquer les gens et d’informer ; de mener des campagnes actives pour protéger le lac de projets dangereux pour l’environnement en contactant les personnes vivant sur place et en protégeant leurs droits. Baikal Environmental Wave (BEW) possède une certaine crédibilité auprès du gouvernement.


Leur mode d’action consiste à collecter des signatures, distribuer des tracts, organiser des manifestations, ou encore inviter les médias, avec toujours pour objectif principal de faire connaître de tous l’existence de problèmes potentiellement graves touchant la région du lac Baïkal. L’association possède son propre journal et reste en contact permanent avec différents journalistes. Elle organise conférences, séminaires, et travaille en collaboration avec différentes institutions d’enseignement, des professeurs, en encourageant l’éducation interactive.


Douze personnes travaillaient pour Baikal Environmental Wave lorsque nous avons rencontré l’association fin juillet 2008, et en moyenne trente personnes y travaillent chaque année. L’association fait appel au volontariat international, nous y avons d’ailleurs rencontré une étudiante allemande en seconde année de Master d’écologie.


Peu de fonds existent pour financer la recherche scientifique et les associations pour le lac Baïkal. Au cours des quinze dernières années, la recherche a été principalement financée par des bourses internationales, notamment allemandes et américaines, certaines par des Instituts spécialisés tels que l’Earth Island Institute américain.


En 2002, Baikal Environmental Wave a mené avec succès une campagne pour que soit modifié le tracé d’un pipeline qui devait passer dans le parc national de Tunkinsky en Bouriatie, à proximité du lac Baïkal.

 

Interview de la biologiste Yana Ogarkova de Baikal Environmental Wave

 

Selon vous, quelles sont les menaces actuelles pesant sur le lac Baïkal ?

Le lac Baïkal est notre monde et nous sommes très fiers de vivre sur ses rives. Nous sommes contents d’avoir de l’eau douce de qualité, alors que c’est loin d’être le cas pour tous dans le monde.

Mais il y a des menaces pesant sur l’écosystème du lac Baïkal, telle que la pollution par les activités industrielles et le tourisme incontrôlé.
L’usine de pâte à papier de Baïkalsk aujourd’hui recrache ses eaux usées dans le lac, certes après purification mais cela reste toujours insuffisant. Cela pollue le lac, notamment par une pollution des fonds. Les scientifiques disent que cette industrie a un impact sur les organismes dans l’eau.
Il y  a aussi la pollution atmosphérique. Il  y a eu des études scientifiques importantes sur les forêts près de Baïkalsk qui ont montré que quelques espèces de sapins sont en train de mourir. Leurs aiguilles sèchent à cause de la pollution atmosphérique. Ce n’est pas seulement à proximité immédiate de Baïkalsk mais aussi plus loin.
Parmi toutes ces menaces, nous considérons que l’usine de pâte à papier de Baikalsk est la principale. Mais il y en aussi d’autres : autour du lac, il y a des installations humaines comme à Babouchkin, Severobaikal, Bargouzin, Listvianka, Slouvianka. La plupart n’ont pas de système moderne de traitement des eaux usées, et des eaux non épurées provenant des maisons et des différentes installations humaines se déversent directement dans le lac. D’après les dernières données scientifiques sur la pollution de l’eau, en été surtout, et en particulier en juillet et aout, lorsque la température de l’eau augmente, de plus en plus de nutriments se retrouvent en suspension, de telle sorte que des algues vertes et des bactéries Escherichia Coli  se développent. Pour cette raison les scientifiques ne recommandent pas de boire l’eau dans la partie sud du Baïkal ainsi que dans certaines autres régions près du bord du lac. Aujourd’hui la plus grande partie du lac est toujours très pure et l’eau de très bonne qualité et potable, grâce à l’immense volume du Baïkal. Il y a tant d'eau et la plus grande partie n’est pas touchée par l’activité humaine. Mais près du bord, et dans la moitié sud du Baïkal, comme je vous l’ai dit, il y a des changements notables qui nous empêchent de boire l’eau, en particulier l’été. Ce problème s’est développé les dix dernières années avec le développement du tourisme. De nombreuses zones touristiques sont apparues avec des maisons, des hôtels, et ainsi de suite. Et ils n’ont pas d’installation de traitement des eaux usées, ce qui se traduit par la pollution de l eau.

La seconde principale menace que je mentionnerai est celle de la rivière Selenga. La rivière Selenga est le principal affluent du lac Baïkal, elle vient de Mongolie et concentre toutes les nutriments et les pesticides des sols près de la rivière. La Mongolie et la Bouriatie (sur la côte est du Baïkal), régions traversées par la Selenga, sont des territoires surtout agricoles avec peu d’industries. Mais Oulan Oude (principale ville de Bouriatie, sur les rives de la Selenga) possède son lot d’industries, et en aval se trouve également l’usine de pâte à papier de Selenginsk. La pollution de cette dernière se limite à un cercle étroit mais apporte tout de même une pollution au lac. Le principal affluent du lac en est aussi une des principales sources de pollution. Si nous voulons avoir une eau propre dans le lac Baïkal, nous devons aussi nous préoccuper de la rivière Selenga.  

Je mentionnerai aussi la coupe illégale d’arbres, ainsi que les feux de forêt près du lac dont est responsable le développement du tourisme. Les gens viennent et laissent des feux derrière eux qui à cause du temps chaud se propagent très vite, et il est très difficile d’éteindre ces feux de forêt autour du lac. Cela nous amène au point suivant : lorsqu’il n’y a pas de forêt, il n’y a pas de source d’eau, comme vous le savez. L’eau disparaît et cela influence le paysage en facilitant la disparition des sols et l’érosion autour du lac. Toutefois cela n’est le principal problème, celui-ci étant les usines Pulp and Paper Mill de Selenginsk et Baïkalsk.

Un autre problème important est l’industrialisation lourde autour de la rivière Angara : Angarsk, Svirsk, Tcheremkhovo, surtout Baralsk, et ainsi de suite. Bien sûr ce n’est pas une pollution de l’eau, mais une pollution de l’air. Alors que l’eau de la rivière Angara vient du Baïkal et que le fleuve se dirige vers le nord, l’air vient du nord vers le lac. Et certains scientifiques ont découvert que de nombreux éléments chimiques de cette pollution atmosphérique s’accumulent, ils les ont retrouvés dans la neige qui recouvre le lac au cours de la saison froide.


A propos de cette principale source de pollution, vous nous avez dit qu’il s’agissait de la rivière Selenga. Pouvez-vous nous parler de la filtration naturelle du lac par les éponges, les bactéries ? Est-ce qu’elles absorbent totalement la pollution entrante ou bien risquent-elles d’être dépassées bientôt ?


Non, je ne dirais pas que le lac sera bientôt dans une situation difficile. Parce que cette pollution se retrouve, comme je vous l’ai dit, dans les eaux peu profondes et très proches du bord, en particulier en été. En hiver, je dirais que vous pouvez boire l’eau partout, même à proximité immédiate de la plage. Ce sera suffisamment propre pour la boire, car toutes les bactéries Escherichia Coli et les algues meurent quand l’eau est à 4°C. Mais, vous savez, la pollution liée au tourisme s’accumule plus ou moins. Mais avec la pollution industrielle, ce ne sont pas seulement des substances naturelles mais aussi très chimiques qui sont détectées, telles que du chlore ou des dioxines qui ont été trouvées dans la graisse de phoques du Baïkal. Cela montre aussi qu’il y a un impact mesurable.


Par exemple, concernant certaines espèces endémiques du lac, telles que le poisson Omoul et le phoque Nierpa, comment ces populations ont-elles évolué au cours des dernières décennies, et quelles sont les menaces qui pèsent sur elles ? Comment vont-elles évoluer ?


Malheureusement les dernières années nous avons moins de données scientifiques que les années précédentes mais de toute façon s’il y avait quelques changements notables nous le saurions. Pour autant que je sache, l’année dernière la situation était assez critique pour la pêche de l’Omoul mais c’était aussi à cause du changement climatique et du temps extrêmement chaud. L’Omoul est descendu dans les eaux froides des couches inférieures du lac et dans beaucoup d’endroits les gens ne pouvaient tout simplement pas les attraper. Et même dans certaines zones, les industries de la pêche ne pouvaient pas obtenir suffisamment de poisson, parce qu’il n’y avait pas d’Omoul. Peut-être savez-vous que nous avons quelques installations spécifiques pour la reproduction de l’Omoul : ils prélèvent des œufs et élèvent de petits Omouls puis les relâchent dans le Baïkal. Par exemple à Possoulsk, l’un des plus importants et anciens lieux de pêche du Baïkal, chaque année 14 milliards de petits Omouls sont élevés et la moitié d’entre eux retournent dans le Baïkal. Je pense que maintenant la population d’Omoul et de phoques du Baïkal est plus ou moins stable. D’après les dernières données scientifiques, il existe entre 40 000 et 100 000 phoques du Baïkal dans le lac. L’Omoul est aujourd’hui en bonne condition. Nous avons eu quelques situations difficiles auparavant. Après la construction du barrage d’Irkoutsk, le niveau du lac s’est alors élevé de 1m50 et beaucoup de zones peu profondes ont été inondées. La principale nourriture de l’Omoul était l’espèce Barbotte Jaune, un petit poisson de 20 à 30 cm avec des nageoires jaunes qui grandissent dans les zones peu profondes. Après la construction du barrage, ces poissons ont presque disparu  si bien que les populations d’Omoul ont considérablement diminué. Pendant 25 ans cela fut complètement interdit de pêcher l’Omoul dans le Baïkal, le temps que les stocks d'Omoul se reconstituent. Aujourd’hui vous pouvez obtenir un permis de pêche. Le phoque du Baïkal est aussi chassé pour sa fourrure et sa graisse, avec un quota de 5000 phoques par an. Vous devez avoir un permis pour les chasser. Nous ne savons pas exactement combien de phoques sont tués chaque année, mais nous pensons qu’il en est tué environ 10 000 à cause de la « culture de la chasse », notamment. Il y a en Chine et ici un marché bien établi pour la vente des peaux de phoque.
Mais, chers étudiants [rires], je vous dirai que le principal poisson dans le Baïkal n’est pas l’Omoul contrairement à ce que pensent la plupart des gens, mais le Golomianka. En termes de biomasse, il est beaucoup plus important que l’Omoul. C’est le principal poisson. Mais vous ne pouvez jamais l’attraper car il vit en solitaire, contrairement à l’Omoul qui vit en banc et qui se laisse piéger en grand nombre dans les filets. Ce n’est que rarement que vous pouvez attraper des Golomianka.

 
Donc il est très difficile d’étudier les populations de poisson Golomianka à cause de leur comportement ?


Les Golomiankas descendent durant la journée et remontent la nuit. Ils vivent jusque tout au fond du lac, à cette profondeur extrême de -1640m on a trouvé ces poissons huileux, pas même écrasés par l’eau ! (rires)


Pensez-vous qu’il y ait toujours des espèces inconnues dans le lac Baïkal ?


Vous pourriez étudier toute votre vie le lac Baïkal et vous trouveriez toujours des choses inconnues, des miracles. Le lac Baïkal est du point de vue de sa biodiversité le lac le plus riche au monde, avec plus de 250 espèces endémiques alors que la moyenne en Europe est de 2 ou 3. Il y a moins de biodiversité en poissons, environ 60 espèces de poissons vivent dans le lac, mais il y a une immense biodiversité en petits organismes comme les algues, les bactéries, les vers, et d’autres. Le Baïkal est très grand, comme vous le savez c’est le plus ancien lac au monde, mais c’est aussi le plus jeune puisqu’il s’agrandit chaque année. Il connaît plus de 2000 tremblements de terre chaque année et il s’en produit en permanence. A cause de ceci, il y a des sources chaudes au fond du lac et chacune peut avoir ses propres espèces autour d’elle. C’est très intéressant.


Y-a-t-il une augmentation de la température des eaux du lac à cause du réchauffement climatique ?


Oui, je le pense. Par exemple, les 10 dernières années, les températures étaient plus élevées que précédemment. D’après les observations climatiques des scientifiques au cours des 100 dernières années, les dernières décennies étaient plus chaudes. Je ne dirais pas que les températures augmentent chaque année, mais nous avons davantage de jours chauds, la période glaciaire du lac est plus courte, mais pas chaque année. Cet hiver était assez froid, mais le précédent l’était moins, et celui d’avant aussi. 2004 était extrêmement chaud, c’était aussi le cas en Europe d’après mes souvenirs, et ici il y avait de très nombreux feux de forêts, un temps très chaud, et moins de glace en hiver.


Et cet hiver, avez-vous remarqué un changement de comportement de certaines espèces à cause de ces plus hautes températures ?


Je vous recommande de vous rendre à l’Institut Limnologique qui étudie le lac Baïkal, un centre très important. Bien sûr il mène des actions spécifiques pour la protection du lac. Il recueille par exemple des données sur la rivière Selenga qui est sur la liste des régions de grande biodiversité de la Convention de Ramsar (Convention relative aux zones humides d'importance internationale particulièrement comme habitats des oiseaux d'eau). (…) Les eaux du lac Baïkal proviennent essentiellement de Bouriatie mais aussi de Mongolie. Pour protéger le lac, vous devez protéger avant toutes choses les rivières qui se jettent dans le lac. Il y a des accords entre Russie et Mongolie pour la protection de la rivière Selenga, mais je ne sais pas exactement comment cela marche car il y a eu récemment beaucoup de changements dans les lois de protection de la nature en Russie.

La dernière rumeur que j ai entendue est qu’en Mongolie il y aurait un projet de construction d’un barrage sur la Selenga. S’ils le font, bien entendu, cela aura un impact sur le lac.
L’eau de la Selenga est polluée, à cause de la pollution industrielle, du très mauvais état des usines de traitement des eaux et simplement du grand nombre de détritus sur les rives de la rivière à Oulan Oude. Je ne recommanderais à personne de boire de l’eau de la Selenga en aval d’Oulan Oude.
On distingue très bien quand les eaux marron de la Selenga se déversent dans les eaux bleues du Baïkal. Et elles emportent tant de sédiments avec elles que cela coupe le Baïkal en deux parties, sud et mitoyenne.


Quelles sont vos craintes et vos espoirs pour le futur du lac ?


Ma crainte est que les gens deviennent de plus en plus avides et veulent obtenir de plus en plus de la nature. Ceci peut mener aux mauvaises choses comme la pollution de l’eau et la disparition de cette nature absolument magique que nous avons ici.

Mon principal espoir est que le Baïkal surmontera toute cette pollution avec sa beauté, sa force, son écosystème absolument  fantastique, et bien sûr mon principal espoir est que les gens qui vivent sur le lac, campent sur le lac, apprécieront la nature … apprécieront ce cadeau de Dieu que nous avons ici avec le Baikal et se préoccuperont du lac.  J’espère vraiment que les gens réaliseront  les besoins écologiques et appliqueront quelques écotechnologies pour le développement du tourisme et comprendront que nous devons penser à comment utiliser la nature si nous voulons la conserver dans le futur, pas seulement l’avoir dans l’immédiat, mais aussi penser à ce que sera demain.
Mon principal espoir est que la Russie deviendra un Etat fort et que sa protection de la nature, par l’intermédiaire d’organismes d’Etat, sera suffisamment forte pour contrôler efficacement le lac. Nous avons trois réserves naturelles au Baïkal, dont l’une est la plus ancienne en Russie, et deux parcs nationaux. Le lac entier est inscrit sur la liste du patrimoine mondial. Nous avons une loi spécifique fédérale pour la protection du lac Baïkal ; c’est une loi unique parce que nous n’avons aucune loi pour la protection de quelque zone naturelle que ce soit, seulement pour le lac Baïkal. J’espère seulement qu’un jour ces lois fonctionneront et pourront protéger le lac.

 

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