Le lac Baïkal : production d’énergie hydroélectrique et nécessité d’une gestion

Le ministère russe des Ressources naturelles se penche actuellement sur la baisse du niveau du lac Baïkal (Sibérie orientale). Un groupe d’inspecteurs, avec à sa tête Oleg Mitvol, directeur du Service fédéral de contrôle de l’exploitation des ressources naturelles (Rosprirodnadzor), tente d’éclaircir les raisons de ce phénomène.

Le niveau du Baïkal a commencé à s’abaisser en octobre dernier, il diminue depuis à une vitesse de 12 à 15 cm par mois. Les spécialistes constatent que, pour l’instant, les indices de baisse du niveau de l’eau ne sont pas les plus bas jamais observés. Mais, malheureusement, le processus se poursuit. Selon les prévisions, l’indice critique (+456 m par rapport au Pacifique) pourrait être franchi d’ici mars-avril.

La vitesse à laquelle le niveau de l’eau du lac baisse se répercute déjà sur l’écosystème et assèche les frayères des poissons du Baïkal, uniques en leur genre, dont 27 espèces sont endémiques (parmi eux, l’omoul, un poisson de la famille des salmonidés). En outre, le refroidissement rapide de l’eau tue les oiseaux. Ce phénomène est particulièrement dangereux à l’embouchure l’Angara (le seul cours d’eau qui sort du lac), qui est une zone-clé du point de vue ornithologique. En temps normal, l’embouchure de l’Angara ne gèle jamais, c’est pourquoi les oiseaux y ont élu domicile. Mais si le niveau du lac diminue considérablement, l’embouchure de l’Angara se couvre de glace, causant la mort de milliers d’oiseaux. « Je me souviens d’un cas où le niveau s’était tellement abaissé que l’embouchure de l’Angara avait gelé, et les écologistes avaient dû s’employer pour sauver les oiseaux », raconte Lia Sandanova, experte du Centre environnemental régional.

Ce sont les hydro-énergéticiens qui sont pointés du doigt. « D’après les premières informations, il y a un an, durant l’automne-hiver 2006, le niveau du Baïkal était plus haut que jamais. Il semble que quelqu’un se soit permis de faire passer davantage d’eau à travers les centrales hydro-électriques de l’Angara, propriété de la société Irkoutskenergo, a indiqué Oleg Mitvol à RIA Novosti. Sinon, comment expliquer le fait que la production d’énergie électrique se soit accrue de 17% ces trois derniers mois? Il en résulte que, bien que l’année 2007 n’ait pas été marquée par une sécheresse particulière ni par des anomalies climatiques substantielles, le niveau du lac a tout de même commencé à diminuer à partir de l’automne ».

Mais que signifie « faire passer davantage d’eau », comment cette action se traduit-elle sur le plan financier ? Il y a bien la loi fédérale « Sur la protection du lac Baïkal » et l’arrêté du gouvernement russe « Sur les limites du niveau du Baïkal dans le cadre de l’activité économique ou autre ». Le Service central d’hydrométéorologie s’oppose également à toute baisse du niveau du Baïkal au-delà des limites établies, car le climat change de manière imprévisible, et la sécheresse est toujours un risque en été.

Mais en prenant le risque de contourner les interdictions en prélevant un peu plus d’eau du Baïkal (il en contient plus de 23 500 km3), on peut produire, gratuitement, un impressionnant volume d’énergie électrique supplémentaire. La tentation est immense. « Grâce à un écoulement d’eau plus puissant au cours du premier semestre 2007, Irkoutskenergo a produit beaucoup d’énergie bon marché, mais nous nous heurtons à présent à des problèmes sur le site exceptionnel que constitue le lac », a résumé Oleg Mitvol.

Les circonstances de l’incident se dévoilent peu à peu. Des requêtes ont été adressées à Rosvodoressoursy (organe du pouvoir exécutif chargé des ressources d’eau) pour établir quelle quantité d’eau avait été libérée par la centrale hydro-électrique d’Irkoutsk entre 2006 et 2007. On a ainsi demandé à Irkoutskenergo à combien s’élevait sa production d’énergie hydro-électrique en 2007. Une demande a également été adressée au gouvernement: le fait est qu’il est interdit, sans son autorisation, d’abaisser le niveau du Baïkal en-dessous de 456,28 m. Certes, le facteur climatique est également étudié, notamment les conditions atmosphériques des régions avoisinant le Baïkal et qui sont concernées par l’écoulement.

Mais il est peu probable que l’on parvienne à faire retomber toute la responsabilité de la disparition de l’eau du Baïkal sur les « caprices de la nature ». Arkadi Tichkov, vice-directeur de l’Institut de géographie de l’Académie russe des sciences, a fait part de son point de vue sur la question: « Le fleuve Selenga qui passe par la Mongolie et se jette dans le lac peut également influer sur le niveau du Baïkal, de même que les précipitations. Mais cela n’entraînera pas une situation critique: le système du Baïkal est inertiel, il possède un grand nombre de facteurs naturels qui sont en mesure d’assurer une stabilité en la matière. A mon avis, la responsabilité principale dans la baisse du niveau du lac incombe certainement aux énergéticiens qui se permettent de changer arbitrairement le régime d’exploitation de l’eau du Baïkal ».

En vidant le Baïkal comme un étang, les énergéticiens réalisent un bénéfice qui leur permet de payer n’importe quelles amendes. « Chaque centimètre d’eau du Baïkal correspond à un tiers de km3 d’eau, ce qui équivaut à 200 mW, a souligné Oleg Mitvol. Par ailleurs, une bonne partie de l’énergie produite par les centrales hydro-électriques de l’Angara est destinée à l’exportation, avant tout, vers la Chine. Si certains fonctionnaires avaient eu carte blanche, ils auraient entièrement vidé le Baïkal ».